Séverine Ferrière, Christine Françoise et Thérèse Perez-Roux
Argumentaire
S’intéresser aux marges dans le champ de l’éducation est une manière de se préoccuper des projets, dispositifs, situations mais aussi pratiques, qui ne sont pas nécessairement en opposition ou en contradiction avec les normes institutionnelles, mais qui de par les contraintes liées aux contextes, s’en éloignent un peu pour tenter de mieux y répondre. Cet éloignement peut se traduire classiquement par des contraintes géographiques, comme dans le cas d’établissements éloignés en territoires ultra-marins ou en ruralité, socio-économiques, se traduisant par des moyens dégradés, ou encore socio-culturels et linguistiques, ce qui peut contraindre alors à imaginer, bricoler, faire avec
Sans tenter d’enfermer dans une définition stricte ce que seraient les marges en éducation, ce dossier propose de dégager les contours des situations et pratiques en marge, par le recueil de réflexions et expériences, et ce dans une perspective praxéologique qui permet, en reflet, de questionner les normes scolaires.
Regards croisés interdisciplinaires sur les marges
Concept protéiforme interrogé dans les sciences sociales, les marges sont envisagées vis-à-vis des territoires, des sociétés, des lieux et des espaces, par rapport à une norme ou des standards, à l’égard de contextes ou de groupes sociaux, situés et considérés comme marginaux. Selon les approches théoriques, l’un ou l’autre des aspects dialogiques marge/centralité et marge/norme sont mis en avant, et ouvrent donc à des remises en question et à un renouvellement des perspectives.
Les marges appréhendées au prisme de l’espace exposées par exemple par Foucault (1994), font référence plus spécifiquement aux « espaces autres » qu’il désigne comme « hétérotopiques ». Ces lieux d’utopie offrent ainsi la possibilité d’un effet miroir quant aux valeurs et aux normes sociales, et partant, de questionner en détail une certaine centralité (Dotti, 2020). Si l’on se réfère au champ de la géographie, Fagnoni et al. (2017) soulignent la place justement centrale des marges dans cette discipline, dès lors qu’un angle ou un point de vue, nouveau ou original, est envisagé. Ils précisent : « Appréhender la géographie de la France par les marges, c’est, d’une certaine façon, saisir le territoire à rebrousse-poil, depuis ses angles morts, ses à-côtés excentrés et parfois excentriques » (p. 360). Les auteurs signalent par de surcroît l’importance de la transversalité de cette notion et engagent à adopter une visée interdisciplinaire.
Ces dimensions dialogiques portées par les marges sont aussi révélées en sociologie, où elles sont communément envisagées sous l’angle de l’approche fonctionnaliste, par l’intermédiaire de la déviance, ou par une approche dynamique qui focalise plutôt sur le changement social (Gauthier, 1994). Par ailleurs, c’est dans une perspective interactionniste que Becker (1973/2020) s’est penché sur la déviance, en mettant en exergue la nécessaire interaction avec les normes et le regard de l’Autre, ainsi que le dynamisme porté par le terme de déviance par rapport à la marge. En effet, être marginal ou marginalisé reste évolutif. C’est aussi ce qu’a pu mettre en évidence Moscovici (1979) dans le champ cette fois de la psychologie sociale, avec ses recherches sur les minorités actives. Selon lui, ces dernières peuvent, en fonction d’un certain nombre de conditions, modifier le sens commun, et produire alors de l’innovation (Moscovici, 1984/2003).
Les marges, envisagées comme des espaces et conceptions périphériques, peuvent en ce sens favoriser l’émergence de nouvelles idées et perspectives, qui ne le seraient pas dans les centres. Être considéré ou se considérer « en marge » permet ainsi de développer des solutions créatives en réponses à des besoins contextualisés.
Ce que les marges éclairent en éducation et en formation
Dans le contexte éducatif, les marges sont communément observées au prisme d’une « forme scolaire », entendue comme « le mode de socialisation caractérisé par une relation inédite – pédagogique – entre un maitre, ses élèves et des savoirs au sein d’un espace et un temps spécifiques, codifiés par un système de règles impersonnelles » (Vincent et al., 1994, p. 19). Les situations, pratiques et acteurs en éducation qui sont qualifiés comme « en marge » sont alors considérés « en dehors » des normes et des attentes éducatives.
Récemment, Weiss et al., (2022) ont défini les marges autour d’axes symboliques, géographiques et idéologiques, bien souvent à la marge des centres décisionnels. Ils précisent : « les marges sont donc des territoires de rencontre et de choc, de métissage et d’hybridation, d’adaptation et de disputes, mais aussi de renouvellements » (p. 22). C’est également ce que relèvent Kherroubi et al. (2018) pour qui intervenir dans des dispositifs considérés comme en marge conduit à sortir d’un « cadre ordinaire », offrant alors de l’inédit et un espace de liberté.
En d’autres termes, il s’agit non pas de définir une norme scolaire, mais plutôt de prendre en considération les espaces et contextes éducatifs qui, assignés à la marge au regard de la norme, sont minorisés.
Dans un contexte où les inégalités éducatives sont de plus en plus visibles, il importe d’explorer les multiples dimensions des marges, qu’elles soient, nous l’avons souligné, géographiques, sociales, culturelles, économiques, linguistiques ou encore institutionnelles et pédagogiques. Elles permettent de caractériser des écarts qui peuvent affecter l’équité, l’accès et la qualité de l’éducation, soulignant la portée d’une réflexion critique sur les pratiques éducatives, pour une meilleure intégration de toutes les voix et voies, ainsi qu’une meilleure compréhension de toutes les réalités, dont celles considérées comme « hors norme » dans le système éducatif.
Ce dossier propose donc de questionner les « marges », en éducation et en formation dans une perspective écosystémique (Bronfenbrener, 1979), afin de prendre appui sur les innovations qui découlent de situations éducatives plurielles, plus largement de la diversité. C’est donc aussi explorer les représentations de la marge, ainsi que les notions d’inclusion et d’équité attachées aux normes scolaires, pour penser des environnements d’apprentissage qui reconnaissent et valorisent la diversité des besoins et des expériences, des élèves et des personnels éducatifs.
Axes de l’appel
Les contributions attendues, dans une perspective interdisciplinaire, peuvent s’inscrire dans différents axes tels que :
– Les représentations et les pratiques en éducation : la question des représentations des acteurs (apprenants, corps enseignant, mais aussi familles, associations…) sur eux-mêmes et les représentations réciproques dans l’espace éducatif, nous indique les positionnements symboliques et effectifs des formes de savoirs et de transmissions, lesquels peuvent alors avoir des incidences sur les pratiques professionnelles. Les contributions peuvent porter sur les différentes étapes des représentations en mouvement (genèse, émergence, formation, développement/ transformation) et/ou leur implication dans les pratiques, afin de mieux saisir les variabilités, les singularités et les évolutions, comme supports de changement et de renouvellement du regard.
– Les ressources pour enseigner :les ressources concernent toute la diversité des outils, des moyens et des usages pédagogiques utilisés et possibles dans des espaces et/ou avec des publics « en marge ». Les propositions peuvent témoigner d’un regard critique, tant sur les outils existants, que sur leurs contenus et leurs portées ; elles peuvent en outre concerner la création, notamment collaborative de ressources, prenant appui sur des supports patrimoniaux, l’alliage de savoirs « savants » et de « sens commun » ou « autochtones » ; ou encore via des ressources passant par le numérique pour dépasser certaines frontières.
Calendrier
- Janvier 2025 : Diffusion de l’appel à contributions
- 28 Mars 2025 : Date limite de réception des propositions (résumés)
- 25 Avril 2025 : Décision sur les propositions retenues
- 26 Septembre 2025 : Date limite de réception des articles
- 12 Décembre 2025 : Retour des expertises sur les articles
- Avril 2026 : Date limite de réception des articles finalisés
- Juin 2026 : Publication du numéro
Les propositions d’articles (résumés) sont à envoyer par courriel aux trois coordinatrices du dossier avant Mars 2025 (3 pages, soit 10 000 signes environ avec les cadrages scientifiques habituels). Courriels :
– Séverine Ferrière : severine.ferriere@univ-reunion.fr
– Christine Françoise : christine.francoise@univ-reunion.fr
– Thérèse Perez-Roux : therese.perez-roux@univ-montp3.fr
En cas d’acceptation, toute contribution devra être présentée en respectant les normes APA 7 (soumettre une contribution : https://edso.revues.org/395 et les recommandations aux auteurs : https://edso.revues.org/624).
Les articles seront soumis à évaluation par les pairs en “double aveugle” selon les normes de la revue.
Bibliographie
Becker, H. S. (1973/2020). Outsiders. Études de sociologie de la déviance. Editions Metailié.
Bronfenbrenner, U. (1979). The Ecology of Human Development: Experiments by Nature and Design. Harvard University Press.
Dotti, F. (2020). Une histoire des marges, l’histoire depuis la marge. Modernos & Contemporâneos, 9(4), 7-23. https://ojs.ifch.unicamp.br/index.php/modernoscontemporaneos/article/view/4268/3221
Fagnoni, E., Milhaud, O. et Reghezza-Zitt, M. (2017). Introduction : marges, marginalité, marginalisation. Bulletin de l’association de géographes français, 94(3), 359-367. https://doi.org/10.4000/bagf.2070
Foucault, M. (1984, 1994). Des espaces autres. Dans Dits et écrits. Volume II. Quarto Gallimard.
Gauthier, M. (1994). Entre l’excentricité et l’exclusion : les marges comme révélateur de la société. Sociologie et Sociétés, 26(2), 177-188. https://doi.org/10.7202/001287ar
Kherroubi, M., Millet, M. et Thin, D. (2018). Enseigner dans les marges : l’exemple des enseignants de dispositifs relais. Sociétés contemporaines, 109, 93-116.
Moscovici, S. (1984/2003). Psychologie sociale. PUF.
Moscovici, S. (1979). Psychologie des minorités actives. PUF.
Vincent, G., Lahire, B. et Thin, D. (1994). Sur l’histoire et la théorie de la forme scolaire. Dans G. Vincent (dir.), L’Éducation prisonnière de la forme scolaire ? (p. 11-48). Presses universitaires de Lyon.
Weiss, P.-O., Ali, M. et Vilieva, K. (2022) Introduction : Visions périphériques. Éduquer et former en temps de crise. Dans P.-O. Weiss et M. Ali (dir.). L’éducation aux marges en tant de pandémie. Précarité, inégalité et fractures numériques (p. 13-38). Presses Universitaires des Antilles.