AAC Numéro 12 – Revue Inter Pares : La forme scolaire au dedans et au-dehors de l’institution scolaire : Socialisations enfantines et juvéniles

Ces dernières années, le concept de forme scolaire a fait l’objet d’un important travail de définition, de réactualisation et de mobilisation dans de nombreux travaux de recherche en sociologie de l’éducation. Dans cette perspective, en 1994, le sociologue Guy Vincent et le Groupe de Recherche sur la Socialisation (GRS) définissent ce concept comme un mécanisme de socialisation et un système de transmission des savoirs décliné en trois temps : un temps dédié, un espace spécifique (par exemple, l’école ou la salle de classe…) et un ensemble de normes propres à l’institution scolaire (Vincent, 1994). L’usage du terme de forme renvoie à ce qui n’est “ni chose ni idée” et se détache de “toute intention consciente” (Vincent, Lahire et Thin, 1994) des acteurs ou de l’institution, permettant ainsi de penser les mutations et les changements historiques importants de l’école, sans que les principes structurants de la forme scolaire soient remis en cause : “Parler de forme scolaire, c’est donc rechercher ce qui fait l’unité d’une configuration historique particulière, apparue dans certaines formations sociales à une certaine époque et en même temps que d’autres transformations, par une démarche à la fois descriptive et « compréhensive ».”
(Vincent, Lahire et Thin, p.11-48, 1994). Ainsi, l’école peut également être appréhendée comme une institution de socialisation qui, tout en assurant une éducation de droit et commune à tous les
enfants, participe à hiérarchiser, trier, orienter et façonner ces derniers en fonction de leurs «performances » ou de leurs « capacités » (Dubet, 2009). Ce premier travail de recherche et de définition de la forme scolaire (Vincent, 1994) a également été prolongé et discuté par plusieurs chercheurs et auteurs qui ont mis en évidence les variations, les appropriations et les reconfigurations contemporaines de la forme scolaire, selon les contextes, les temporalités, les espaces éducatifs et les acteurs concernés. À ce titre, l’ouvrage Variations autour de la « forme scolaire » issu du colloque organisé par le laboratoire Education Cultures Politiques situé à Lyon (Seguy, 2018), souligne que ce concept ne constitue pas un modèle uniforme, mais une configuration polymorphe traversée par des tensions, des adaptations, des ajustements et des usages différenciés, au-dedans comme au-dehors de l’institution scolaire. Cette dynamique de recherche s’inscrit ainsi dans le prolongement de l’appel formulé par Manuel Perrenoud, qui souligne l’intérêt de voir de jeunes chercheurs issus de différents champs disciplinaires s’emparer de ce concept « dans toute son ampleur », afin d’enrichir et d’étayer les analyses et les investigations
contemporaines sur le présent sujet (Perrenoud, 2018). Dans ce prolongement, trente ans après le
travail de Guy Vincent sur le sujet (Vincent, 1994), des ouvrages tels que “L’éducation toujours
prisonnière de la forme scolaire ?” (Deslyper et al, 2025), ou encore « Qu’est-ce que l’école ? La
« forme scolaire » : de la sociologie historique aux sciences de l’éducation » (Lebon, 2026),
poursuivent la réflexion autour du concept de forme scolaire au regard de récentes recherches sur
le sujet, à partir des différentes temporalités et des transformations qui traversent l’école
contemporaine (la massification scolaire et universitaire, les nouvelles logiques néo-libérales, les
nouvelles pédagogies, l’émergence de l’”école inclusive”…).


Ce futur numéro de la revue Inter Pares propose à son tour de réfléchir à nouveaux frais
sur l’usage du terme de forme scolaire en mettant en lumière des travaux actuels de jeunes
doctorants et chercheurs sur le sujet. Ce numéro cherchera à analyser les relations entre la forme
scolaire et les processus de socialisation juvéniles à l’œuvre aujourd’hui dans différents espaces et
temporalités éducatives. Cette nouvelle thématique s’attache à mettre en avant des travaux de recherches permettant de comprendre le rapport à la forme scolaire des professionnels, des familles
et plus particulièrement des enfants, en tant qu’acteurs sociaux dotés d’une agentivité propre
(Kerlan et Robert, 2016 ; Court, 2017), – dans le prolongement des travaux en philosophie et en
sociologie de l’enfance qui placent les expériences et les regards enfantins au cœur de leurs
analyses (Lareau, 2003 ; Delalande in Kerlan et Robert, 2016 ; Lignier et Pagis, 2017 ; Diter, 2020) – l’objectif étant de mettre en lumière leurs propres représentations et expériences scolaires, trop
longtemps invisibilisées ou occultées dans les recherches en sciences sociales.
Cette attention portée aux enfants en tant qu’acteurs sociaux à part entière entre également
en résonance avec le cadre normatif international des droits de l’enfant, tel qu’énoncé par la
Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE, 1989). Celle-ci reconnaît notamment le
droit de l’enfant à l’éducation (article 28), mais aussi son droit à l’expression, à la participation et
à la prise en compte de son point de vue dans les décisions qui le concernent (article 12). Interroger
la forme scolaire à partir des expériences enfantines conduit ainsi à questionner les conditions
concrètes de mise en œuvre et d’enseignement des droits de l’enfant par les professionnel.les de
l’éducation dans les différents espaces éducatifs, scolaires et non scolaires, ainsi que les effets de
ces enseignements sur les normes, les pratiques pédagogiques et les principes organisateurs de la
forme scolaire. Dans cette perspective, l’éducation est entendue ici au sens large, sous toutes ses
formes, au-delà de la seule institution scolaire, puisque « les mécanismes par lesquels une société
transmet à ses membres les savoirs, savoir-faire et savoir-être qu’elle estime nécessaires à sa
reproduction sont d’une infinie variété. Ce serait en fait une sociologie de la socialisation,
s’intéressant à tous les milieux de vie de l’enfant, […] et pas seulement à l’école » (Duru-Bellat,
Farges et Van Zanten, 2018, p. 4).


Cette approche s’inscrit dans la continuité du constat formulé par Manuel Perrenoud, à la suite de l’ouvrage dirigé par Jean -Yves Seguy, selon lequel « le jeu des variations autour du concept de forme scolaire […] s’inscrit dans la durée et la diversité des recherches qu’il a suscitées » (Perrenoud, p.2, 2018). Dans ce cadre, ce numéro accueillera des contributions issues de champs disciplinaires variés (sciences de l’éducation, sociologie, histoire, philosophie, sciences politiques) et qui reposent sur des approches théoriques, empiriques ou comparatives.


Pour cela, nous proposons d’interroger la forme scolaire au-dedans de l’institution scolaire (axe 1), aux frontières de l’école (axe 2), en dehors de l’école (axe 3) et dans l’espace social (axe 4). Les propositions pourront porter sur des contextes variés et concerner n’importe quel pays ou région du monde. Ce nouveau numéro thématique propose de penser plus largement le concept de forme scolaire, à travers des recherches doctorales récentes et nouvelles, mais aussi d’ouvrir un espace de réflexion scientifique autour du concept de forme scolaire. Les propositions pourront s’inscrire dans l’un des trois axes suivants.


Axe 1 – La forme scolaire au-dedans de l’institution scolaire
Cet axe propose d’analyser la forme scolaire au cœur même de l’institution scolaire (crèches, écoles primaires, collèges, lycées, études supérieures…), en s’intéressant aux pratiques socialisatrices éducatives et enfantines, aux dispositifs scolaires (ULIS, UPE2A, dispositifs de lutte contre le décrochage scolaire…), aux pratiques pédagogiques (pédagogies éducatives, «pédagogies nouvelles »…) et aux normes qui structurent les rapports à l’école. Celui-ci consiste à interroger les recompositions contemporaines de la forme scolaire au regard des transformations socio-historiques qui traversent l’école (massification scolaire, développement de l’école inclusive, diversification des publics, politiques éducatives, injonctions à l’innovation pédagogique…), tout en soulignant les tensions et les paradoxes qui traversent l’institution scolaire (Cahon, 2019).


Axe 2 – De la forme scolaire à d’autres formes éducatives
Cet axe s’intéresse aux extensions de la forme scolaire au-delà de l’institution scolaire, à travers l’étude d’espaces éducatifs situés à ses frontières et susceptibles de s’inscrire dans la continuité des pratiques scolaires. Il pourra notamment s’agir de questions éducatives socialement vives ou à forts enjeux pédagogiques (Cahon, 2019), telles que le périscolaire, les centres de loisirs, les colonies de vacances, l’éducation à la sexualité et aux égalités de genre, l’éducation à l’environnement et au développement durable, l’éducation aux droits de l’enfant, ou encore des structures éducatives culturelles et associatives (cités scolaires, associations culturelles et éducatives, Maisons des Jeunes et de la Culture, maisons de quartier…).
Ces espaces pourront aussi bien être analysés comme des lieux hybrides qui s’inscrivent dans la continuité de la forme scolaire, ou qui tentent parfois d’échapper à la forme scolaire et aux découpages disciplinaires traditionnels (Gauthier, 2018). Les contributions pourront ainsi interroger la manière dont s’y rejouent, se transforment ou se renforcent les normes de la forme scolaire. Une attention particulière pourra être portée à la place accordée à la parole des enfants, aux rapports enfants-adultes, voire à l’émergence de relations « d’égal à égal » entre enfants et adultes (Kerlan et Loeffel in Kerlan et Robert, 2016), à leur participation aux activités et aux décisions, ainsi qu’à la prise en compte de leurs besoins et de leurs intérêts.


Axe 3 – La forme scolaire revisitée à la périphérie de l’école
Cet axe propose d’analyser des espaces éducatifs non scolaires, c’est-à-dire ne dépendant pas directement de l’institution scolaire, mais dans lesquels la forme scolaire peut être réappropriée, transformée, contournée ou mise à distance au prisme de la socialisation enfantine. Il pourra s’agir des socialisations familiales en rupture ou dans la continuité éducative de l’école, des pratiques éducatives parentales (CNED, éducations nouvelles, éducation positive), des loisirs et des pratiques culturelles enfantines (éducation musicale, artistique, sportive, jeux), des sociabilités enfantines et juvéniles (création des amitiés…).


Axe 4 – Forme scolaire et espace social
Si la genèse du concept de forme scolaire est issue de l’institution scolaire, celui s’inscrit également comme une « forme de relation sociale » de plus en plus structurante de l’espace social. Plusieurs auteurs relèvent que c’est en référence à ce modèle que sont souvent abordés des problèmes sociaux en vue de leur résolution ; ainsi Smeyers et Depaepe (Smeyers et Depaepe, 2008) donnent des exemples de ce qu’ils appellent « éducationalisation » ou « pédagosiation » de problèmes se posant dans l’espace social, tandis que Bongrand (Bongrand, 2009) parle quant à lui d’une véritable « scolarisation des mœurs » c’est-à-dire d’une imprégnation de la forme scolaire dans de nombreuses sphères du social, en dehors de l’institution scolaire elle-même. Michel Foucault (Foucault, 1975) avait pour sa part décrit l’école comme un lieu de dressage et de surveillance, où les normes sociales sont intériorisées par des mécanismes disciplinaires rigides, à l’instar de l’hôpital et de la prison.

Cette forme scolaire traditionnelle repose sur une organisation hiérarchique, séquentielle et standardisée, ce que Tyack et Tobin (Tyack et Tobin, 1994) ont qualifié de « grammar of schooling » (« grammaire scolaire »), difficile sinon impossible à transformer malgré les évolutions sociétales et les volontés transformatrices. Qu’en est-il à l’heure du numérique, des réseaux sociaux et de l’IA ? Les technologies de
l’information et de la communication (TICE) créent une tension entre cette rigidité et les logiques du numérique favorisant l’interactivité, la collaboration horizontale et la participation active, sont-elles en mesure de remettre en cause les modes classiques de la transmission scolaire (Negrila, 2021 ; Byabazaire Yusuf et al., 2020) et d’imposer de nouveaux modèles ? La communication via les réseaux sociaux ou plateformes numériques, devient aujourd’hui un levier essentiel pour établir les liens entre acteurs et communautés, entrant en conflit avec les contraintes structurelles propres à la forme scolaire (Wahyuni et al., 2024). Cette dynamique met en lumière les contradictions entre une institution scolaire figée dans ses formes traditionnelles et les attentes d’une société plus démocratique et participative, comme analysé par Hofstetter et Schneuwly (Hofstetter et Schneuwly, 2018). Comment des analyses objectives, des pratiques nouvelles, éventuellement des politiques publiques prennent-elles en compte de telles contradictions et proposent-elles de les traiter ?


Cet axe invite donc à analyser la place de la forme scolaire dans l’espace social contemporain et s’inscrit dans le champ politique. Les contributions pourront notamment explorer : la forme scolaire et son inscription dans le champ politique, les relations entre forme scolaire et politiques éducatives novatrices, plus largement politiques publiques visant à s’affranchir de la rigidité de la forme scolaire, les représentations médiatiques de cette forme et ce qu’induisent les transformations liées aux technologies numériques, ou encore les tensions entre les formes traditionnelles d’organisation scolaire et les attentes d’une société plus participative et démocratique. Les propositions issues de différentes disciplines (sciences de l’éducation, sociologie, science politique, sciences de l’information et de la communication, histoire, etc.) seront particulièrement bienvenues.
Les propositions de communication doivent présenter un titre, une bibliographie et un résumé de maximum 600 mots (hors bibliographie) dans un document au format “word”. Veuillez préciser vos coordonnées institutionnelles : nom, prénom, mail, laboratoire, ED de rattachement.


Les propositions sont à envoyer au plus tard le 15 mai aux trois adresses mail suivantes :
andre.robert@univ-lyon2.fr ; c.croisat@univ-lyon2.fr ; p.micollet@univ-lyon2.fr


Au plaisir de vous lire,
La direction de la Revue Inter Pares

Bibliographie
Bongrand Philippe, La scolarisation des mœurs : socio-histoire de deux politiques de scolarisation en France depuis la Libération, 2009, thèse de doctorat, Université de Picardie Jules Verne.
https://www.theses.fr/2009AMIE0055
Cahon, J. (2019). Compte rendu de « Jean-Yves Séguy (dir.). Variations autour de la « forme scolaire » : Mélanges offerts à André D. Robert » », préface de Bruno Poucet. Nancy : Presses
universitaires de Nancy – Éditions universitaires de Lorraine, Collection « Questions d’éducation
et de formation », 2018, 325 p. Carrefours de l’éducation, 48(2), XVI-XVI. https://doi-
org.bibelec.univ-lyon2.fr/10.3917/cdle.048.0171p.
Court, Martine (2017). Sociologie des enfants. La Découverte.
Deslyper, R., Desmitt, C., Kechichian, S., & Michoux, C. . (éds.). (2025). L’Éducation toujours
prisonnière de la forme scolaire. Lyon: Presses universitaires de Lyon.
Diter, K. (2020). « Aimer d’amour et aimer d’amitié, c’est pas pareil ! » Les représentations
socialement différenciées des sentiments chez les enfants. Revue des politiques sociales et
familiales, 136-137(3), 51-67.
Dubet François, « Penser les inégalités scolaire » dans l’ouvrage « Sociologie du système éducatif
: les inégalités scolaires. » Marie Duru-Bellat; Agnès Van Zanten (dir). Presses Universitaires de
France, pp.237, 2009.
Duru-Bellat, M., Farges, G. et Van Zanten, A. (2018). Sociologie de l’école : 5e édition. (5e éd.).
Armand Colin.
Foucault, M. (1975). Surveiller et punir : Naissance de la prison. Paris : Gallimard.
https://monoskop.org/images/2/22/Foucault_Michel_Surveiller_et_Punir_Naissance_de_la_Priso
n_2004.pdf
Hofstetter, R., & Schneuwly, B. (2018). Métamorphoses et contradictions de la forme école au
prisme de la démocratie. In J.-Y. Seguy (Éd.), Variations autour de la « forme scolaire » : mélanges
offerts à André D. Robert (pp. 27-49). Presses universitaires de Nancy–Éditions universitaires de
Lorraine.
Kerlan, Alain et Robert André D. (2016). Enfants et artistes ensemble. Sciences Humaines, 258(4),
59-59.
Lareau Annette, Unequal Childhoods : Class, Race and Family Life, 2003, Berkeley, Los Angeles,
University of California Press
Lebon Francis, Qu’est-ce que l’école ? La « forme scolaire » : de la sociologie historique aux sciences
de l’éducation. Le bord de l’eau, Critiques éducatives. Editionsbdl.com. 2026.
Lignier, W., & Pagis, J. (2017). L’enfance de l’ordre : Comment les enfants perçoivent le monde
social. Paris : Éditions du Seuil.
Nations Unies / UNICEF. (1989). Convention internationale des droits de l’enfant (version
PDF).https://www.unicef.fr/wp-content/uploads/2022/07/convention-des-droits-de-lenfant.pdf
Negrilă Ioana, School Communication Systems, 2021, Series VII – Social Sciences and Law.
https://doi.org/10.31926/but.ssl.2020.13.62.3.13
Perrenoud, M. Compte rendu de « Jean-Yves Séguy (dir.), Variations autour de la « forme scolaire
» : Mélanges offerts à André D. Robert ». Revue française de pédagogie [en ligne], no 203, 2018.
Seguy, J-Y. (2018). Variations autour de la « forme scolaire » : mélanges offerts à André D.
Robert. Presses universitaires de Nancy.
Smeyers, P., & Depaepe, M. (Eds.). (2008). Educational research: The educationalization of social
problems. Dordrecht, Netherlands: Springer. https://doi.org/10.1007/978-1-4020-9724-9
Tyack, D., & Tobin, W. (1994). The “Grammar” of Schooling: Why Has it Been so Hard to
Change? American Educational Research Journal, 31(3), 453-479.
Vincent, Guy. (1994). Éditeur. L’Éducation prisonnière de la forme scolaire ? Presses
universitaires de Lyon.
Wahyuni Putri, Astuti L., Sabri A., Hidayatullah R., Pengembangan Administrasi Hubungan
Sekolah dan Masyarakat Berbasis Teknologi Informasi di Era Society 5.0, 2024, Journal
Innovation in Education.
Yusuf Byabazaire, Walters Lynette, Mohamed Abdullahi, Social Media and School Leadership
Efficiency, 2020

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